Souvenirs de la guerre d’Algérie : No man’s land

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Témoignage de Louis Mandère

Le titre, lui-même, l’indique: personne ne devait pénétrer dans cette zone.

Mais où se trouvait-elle?

Elle se trouvait en territoire algérien à l’ouest de la ligne électrifiée qui avait été édifiée le long de la frontière tunisienne depuis la mer Méditerranée jusqu’à trente kilomètres au nord de Négrine dans le sud algérien. Ce « no man’s land » avait une largeur, je crois, de cinq ou six kilomètres. Plus au sud, il n’y avait plus de ligne électrifiée mais le territoire restait interdit à toute pénétration humaine.

Mais qui connaissait cette interdiction?

L’armée française, bien sûr, et pour cause. Les fellaghas aussi qui franchissaient le barrage en sectionnant les fils conducteurs mortels avec de lourdes pinces isolées. Combien sont morts électrocutés en sectionnant ces fils! Pour eux le risque était énorme car, dès qu’il y avait sectionnement, un signal nous avertissait et la chasse était, aussitôt, organisée. Ceci se faisait surtout la nuit, ce qui rendait les poursuites plus difficiles pour nous.

Mais les bédouins et les chameliers nomadisant dans le secteur, eux, ignoraient tout de cette interdiction. Je pense même qu’ils ignoraient la limite exacte entre l’Algérie et la Tunisie. Il est difficile de se repérer dans cette zone pré-saharienne où, seules, les ondulation du sable blanc sous un soleil de plomb donnent du relief au paysage Cette ignorance leur fut parfois fatale.

Ce jour-là, deux avions de chasse T6 de l’ALAT (aviation légère de l’armée de terre) sont en patrouille d’observation dans la région de l’oasis de Négrine lorsqu’ils aperçoivent, à l’est de Bir Soukiès, une caravane remontant vers le nord. Cette caravane se trouve en territoire interdit. Sans approfondir leurs observations, les pilotes envoient un message signalant cette présence suspecte et retournent se poser à leur base.

Cinq automitrailleuses partent aussitôt de Bir Soukiès où nous étions en poste depuis deux ou trois mois.

Bir Soukiès: un bordj, un puits, un figuier de Barbarie et puis plus rien à trente kilomètres à la ronde. Le ravitaillement et le courrier nous venaient par parachutage. Parfois le passage d’un convoi du 2ème régiment d’infanterie de la légion étrangère basée à Négrine créait un peu d’animation.

L’enfer sur terre sous un soleil de feu!

Notre seule distraction était de chasser les vipères à cornes au venin immédiatement mortel. La technique consistait à repérer leurs trous dans le sable, à y verser un peu d’essence et, dès que la vipère sortait sa tête, à la coincer avec une branche fourchue. Intelligent comme jeu, n’est-ce pas?
Ah, j’oubliais: les fellaghas basés en Tunisie toute proche venaient nous distraire parfois, à la nuit tombée, en nous envoyant, de loin, quelques rafales de fusils mitrailleurs. Rien que des tirs de harcèlement sans grand danger mais, tout de même, nous devions rester vigilants et nous n‘étions qu’une centaine dans ce trou. Fortement armés, il faut en convenir.

Mais, revenons à nos moutons ou, plus précisément, à nos chameaux.

Après une dizaine de kilomètres vers l’est, nous apercevons ladite caravane.

Une quinzaine de chameaux paisibles et à l’air perpétuellement idiot et un chamelier qui, à notre arrivée, s’enfuit à toutes jambes vers la Tunisie. Mais sait-il seulement qu’il va vers la Tunisie? Devant un tel déploiement de force, il a dû être terrorisé.

Je me trouve le plus près de lui, à moins d’une centaine de mètres, lorsque le sous-lieutenant qui commande la patrouille me donne, par la radio de bord, l’ordre de tirer et de l’abattre.

Au risque de désobéir, j’argumente en lui expliquant que l’homme est seul, et que ce n’est qu’un chamelier apeuré et non un fellagha armé jusqu’aux dents.

Seule réponse: tirez, c’est un ordre !

J’essaie, encore une fois, d’objecter mais il me coupe sèchement la parole en me disant que c’est un ordre et que je n’ai pas à penser.

Mon mitrailleur, un tireur d’élite, à tout entendu. Il est d’une pâleur extrême et me regarde avec des yeux d’épagneul.

Moi-même, je veux lui retransmettre l’ordre mais ma gorge est sèche et je suis incapable de sortir un son alors, d’un signe de la tête, je lui montre le fuyard.

Lentement, très lentement, il fait pivoter la mitrailleuse en direction de la « cible », arme la culasse, vise et lâche sa première rafale. Le sable soulevé indique que les balles sont passées assez loin vers la droite. Le fuyard prend de la distance. Une deuxième rafale est tirée puis une troisième puis une quatrième et le sable continue de se soulever autour de lui. Avec les ondulations du terrain, il est maintenant hors de vue et hors de portée et, je pense, déjà en territoire tunisien.

Il est très difficile, avec un fusil, d’atteindre une cible en mouvement mais avec une mitrailleuse c’est presque immanquable et surtout pour un tireur d’élite comme lui.

Après les tirs, nous nous regardons un long moment sans dire un mot. Il me semble déceler un timide sourire au coin de ses lèvres. Un sourire timide mais malicieux, comme celui de quelqu’un qui vient de jouer un bon tour.

J’ai compris, merci Jacky.

Nous n’en avons jamais reparlé ensemble.

Pardonnez-moi mais la correction la plus élémentaire m’interdit de vous rapporter ici les propos du sous-lieutenant à notre adresse.

Nous n’avons pas gagné du galon ce jour-là mais, Dieu que nous étions heureux!

J’aimerais arrêter là mon histoire.

Elle pourrait être belle…

Mais deux avions Morane-Saulnier apparaissent dans le ciel bleu, font deux ou trois passages en piqué et en lâchant des rafales.

Toutes les bêtes sont tuées, abandonnées aux hyènes, aux chacals et au soleil d’Afrique qui blanchira leurs os.

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